Note pour un retour vers la matière

Découpage, remodelage, multiplication, lancinante répétition, pulsations. Ces tableaux ne se conçoivent pas sans le mouvement. Mouvement de la matière, des couleurs, des motifs, de l’espace. D’abord, un travail sur toile. Toile tendue. Importance du support, retour aux origines. Voyages.

A l’inverse d’un voyage physique, l’itinéraire commencerait par un élément isolé, clé de l’interrogation, associé de très près au tableau final, synthèse et pivot de la démonstration. Entre les deux, tout un processus de création récurrent, où chaque élément doit compléter l’autre à travers un échange permanent fait d’aller et retour, navette en mouvement perpétuel aboutissant, à travers un assemblage apparemment répétitif, à un ouvrage tissé. Besoin de reculer pour s’imprégner, besoin de s’avancer pour tenter une explication. A travers ce jeu subtil se dénoue peu à peu un mouvement ascensionnel en spirale qui fait émerger les autres dimensions du tableau. Sous nos yeux, un processus de vie s’élabore où l’espace explicite le temps : la cellule de base s’ouvre, se multiplie, se différencie et s’insère dans un espace propre qui lui semblait réservé dès l’origine. D’un élément planaire, on passe de manière continue au volume, puis à la forme, puis à la fonctionnalité et enfin au mouvement. En musique, ce serait un mélange de Terry Riley et de musique orientale, tout en s’éloignant d’une mystique purement spirituelle ou d’un retour à une nature primordiale. On pense aussi au cinéma, mais celui-ci n’est qu’une apparente vérité figée vingt quatre fois par seconde. Ici, il y a bien mise en scène, mais pas d’acteurs pour animer, pas de mouvements subjectifs de caméra. C’est la matière elle-même qui s’anime dans l’apparente immobilité de la toile. Irruption encore une fois du temps mais cette fois ci avec le regard de l’autre, pièce nécessaire à l’ouverture d’un nouveau dialogue.

S’il y a pulsion créatrice, celle-ci est au service d’une certaine forme de domestication et de façonnage de la matière. Mélodie harmonieuse certes, mais mélodie ordonnée et tendue vers un but. Ce qui prime n’est pas l’aboutissement à n’importe quel prix, mais le mouvement même dans son déploiement. Travail élaboré : il y a intervention volontaire et non ouverture anarchique ou pulsionnelle de la matière. Il y a dialogue et échange constants des couleurs et des formes. Mais tout dans cette recherche n’est pas marqué par la rigueur. Il y a des clins d’œil, des complicités, des sourires, des essais, des provocations. L’irruption de nouveaux éléments amène à des ruptures de rythme et leur intégration ouvre de nouvelles voies. Travail minutieux de physiologiste du mouvement de la matière, avec interrogation permanente sur la place et le rôle de chaque élément, les différents tableaux illustrent à leur manière que « le secret du mouvement, c’est le mouvement »

Daniel Bensahel
Mai 1991 « ANNE ABOU »  Galerie Tore, Marseille, France

Daniel Bensahel est Docteur d’Etat es-sciences et collectionneur.

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